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Alice Chauchat : On peut voir ton travail comme une manière de chorégraphier le langage, dans le sens large du terme (des signes de toutes sortes). Avec cette proposition de série, imagines-tu que certains signes deviennent les protagonistes d'une fiction ?

Juan Domínguez : Dans ces épisodes, je veux travailler avec différentes codifications, celles du corps, du langage écrit et de la caméra. Même s'il est possible qu'au final je ne les utilise pas toutes, c'est mon idée pour l'instant ; je veux créer un mélange de tous ces codes. Je veux aussi travailler avec le langage tout en manipulant les temporalités, de sorte que le langage influence la temporalité des épisodes. C'est mon idée principale. D'autre part, je veux transférer les outils de la télévision vers le théâtre, ce qui peut changer notre perception de cette temporalité. D'habitude, dans un spectacle de danse, le conflit est résolu en une à deux heures, ce qui induit un engagement particulier des spectateurs ; je voudrais transformer cet engagement avec le public. C'est là le défi : je pense qu'il est quasi impossible de faire venir quelqu'un cinq jours de suite. Mais je veux travailler avec les aspects qui fonctionnent au niveau psychologique dans une série télé. Que serait la psychologie d'une danse ? Cet aspect me semble très excitant. Un autre aspect très important est qu'une pièce de danse est généralement inscrite dans les conventions. La relation au public peut changer au cours de la pièce, mais comme je le disais le format selon lequel on va au théâtre pour passer une ou deux heures avec les danseurs ou le chorégraphe est déjà très fort. Et c'est ce que le marché utilise, le marché nous cadre et il est très difficile de changer cette relation avec les spectateurs, de sorte que tout changement possible souffrira du conservatisme de cette convention. Je vois aussi l'effort de manipuler cette obligation posée par le marché, de complètement changer et produire une relation différente, comme un acte politique. Ça pourrait être plus intense que la relation qu'on a d'habitude. Je parle du format et pas du contenu des spectacles, qui pourrait être autre chose.

Grégory Castéra : Il semble très important pour la pièce que les mêmes personnes viennent voir les différents épisodes.

J.D. : Ce serait fantastique, imagine que soixante ou cent personnes viennent chaque jour et suivent la série. D'un autre côté, je sais que ça risque de ne pas être possible, et que je dois penser à l'indépendance des épisodes au cas où quelqu'un ne viendrait qu'une fois ou deux.

G.C. : Oui, mais comme tu mentionnais cette position politique, ne penses-tu pas qu'en créant des pièces autonomes pour les épisodes tu risques de créer cinq, six ou sept pièces et que ce serait aussi jouer le jeu du marché ?

J.D. : Oui, tu as raison. Ce que j'ai pensé faire est de travailler beaucoup avec les conventions des séries télé, dans lesquelles il y a une section au début qui raconte ce qui s'est passé dans l'épisode précédent, et une autre section à la fin qui annonce le prochain. C'est très conventionnel, mais aussi un matériau à travailler de façon subversive. Je suis très excité par toute cette configuration et les manières dont je pourrais l'utiliser sur scène. Par exemple, si tu ne viens que le deuxième jour, je peux peut-être te faire revenir le troisième même si tu as manqué le premier. Et je pense que c'est un bon outil pour transformer ce qu'il s'est passé dans l'épisode qu'on vient de voir ; parce qu'on peut donner des informations supplémentaires sur un élément qui était peut-être imperceptible ; en général la télévision ne va pas très loin avec ce genre d'outils (ils doivent plaire) et ce serait bien de les développer. Toutes ces stratégies télévisuelles peuvent être réutilisées ou repensées.

A.C. : Ta décision de prendre les séries de télévision comme modèle me rend très curieuse, parce que je pense que tu te confrontes beaucoup à la notion de fiction, où la fiction échappe constamment à la linéarité ; tu changes de registres tant et si bien que l'histoire qui nous captive quand on regarde tes pièces est en fait l'histoire de ces changements de registre et de ce qui fait sens. D'habitude, à la télévision, l'histoire est très linéaire.

J.D. : Oui, bien sûr dans cette série-là il n'y aura pas d'histoire au sens d'une narration linéaire, ou d'une suite d'évènements qui commence quelque part et finit quelque part. C'est pourquoi je trouve intéressant de penser à la relation entre les séries télé et la chorégraphie, et à l'endroit où ces deux manières de penser peuvent se rencontrer. L'important est que le concept de série télé m'aide dans mon travail chorégraphique, pas l'inverse ! Je pense que les spectateurs ne trouveront pas d'histoire à suivre de façon linéaire, mais qu'ils trouveront quelque chose qui leur donne envie de continuer à regarder ma manière de chorégraphier.
(...) Je suis surtout intéressé par les outils qu'on emploie pour chorégraphier et ceux qu'on emploie pour produire ces séries télé ; je ne veux pas que ma mini-série soit pleine de métalangage, ce n'est pas le but, mais elle activera beaucoup ces codifications.

G.C. : Je pensais aussi à la production de la pièce. Tu vas rester neuf semaines aux Laboratoires : comment est-ce que tu imagines la façon de produire les différents épisodes ? Parce que c'est plus ou moins le temps pour produire une pièce, mais pas plusieurs petites pièces. Tu vas devoir produire certains épisodes très rapidement ; as-tu pensé à cet aspect du processus ?

J.D. : Je ne sais pas encore. Pour l'instant j'ai beaucoup de désirs et je commencerai à me préparer en juillet ; je verrai alors comment ça fonctionne. J'ai l'idée d'essayer autant que possible aux Labos de connecter les différents épisodes entre eux. C'est un espace où je pourrai utiliser la technique et avoir un public et j'aimerai finir au moins trois ou quatre épisodes pendant cette résidence. Même si la mini-série n'est pas finie, le plus important pour moi est de pouvoir tester cette chaîne avec les spectateurs et d'en analyser le fonctionnement avec eux. Je vais essayer différentes choses, certaines seront ouvertes au public et d'autres pas, et ce sera avec cette confrontation constante pendant les sept dernières semaines que je veux vraiment essayer cette chaîne d'épisodes. Mais je ne sais pas si j'en aurai deux, trois, quatre ou cinq. Au moins trois, il faut que j'y arrive.

A.C.  : Qu'est-ce que tu attends du public pour ton processus ?

J.D.  : Eh bien, c'est complexe. Je veux créer une relation de travail avec le public. Je ne sais pas comment, mais je veux essayer différentes manières de présenter. Le fait d'ouvrir un processus aux spectateurs n'est pas une chose nouvelle mais peut-être qu'on arrivera à construire une situation, qui, sait-on jamais, pourrait devenir un élément des épisodes. Ainsi, au-delà du fait de donner des retours, ce qui est une activité bien installée pour la danse depuis des années, il s'agira de former une équipe critique qui puisse distinguer les différents moments de la création. Je crois qu'aux Labos vous avez cette orientation vers l'ouverture et le partage. Alors on peut changer cette relation ensemble. Je pense qu'il serait important d'organiser une première rencontre pour expliquer tout le projet, afin de mettre au clair les différents buts et étapes du projet.

A.C.  : Oui, je pense que le contrat avec le public doit être très clair, pour qu'il connaisse les conditions proposées quand on l'invite à venir voir quelque chose. Il faut y penser comme à une manière de travailler ensemble. Pour éviter une attitude de consommation, laquelle n'est pas forcément un problème, mais ce n'est pas le moment pour ça dans le processus de création. Je suis de plus en plus convaincue que ça devrait être un groupe de gens qui s'engagent, que ce serait important pour le travail même. Des gens qui s'investissent plus qu'en venant une seule fois par curiosité. Même s'ils ne viennent pas à chaque fois, ils devraient s'engager à venir au moins trois ou quatre fois.

J.D.  : Oui, c'est très important que personne ne perde son temps.

A.C.  : Je pense que ta proposition de faire une introduction générale du projet est très bonne, et qu'on pourrait fortement recommander aux gens intéressés par le projet de venir y assister. Même si on reste souple sur les fois où ils viennent, qu'au moins pour cette séance, tout le monde soit là.

J.D.  : Oui. Et vers la fin, on peut aussi inviter des gens qui n'ont pas suivi tout le processus, pour entendre un autre point de vue. Parce que quand on s'engage dans le travail, la critique est plus généreuse bien sûr, puisqu'on partage la pensée qui guide ce travail. Parfois on peut profiter d'une autre perspective. Mais je pense qu'il est important que ce ne soit pas de nouvelles personnes qui viennent à chaque présentation, parce que ce sera très processuel, il s'agira de comprendre ce qu'est cette chose, plus que d'offrir un produit.

A.C.  : Je me demande si on doit annoncer les rencontres, ou plutôt indiquer que les personnes intéressées peuvent appeler et seront informées des dates précises. Et on peut décider de dates pour la fin de ta résidence, qui seront ouvertes à tous. Comme ça on annonce ces jours-là à tout le monde, et pour les présentations au cours de ton travail, on invite plutôt les gens à se joindre à ce groupe.

J.D.  : Oui, tout à fait. Parce que je pense que de faire ces commentaires, de parler de ce transfert de codifications, c'est vraiment assez intéressant pour commencer à rencontrer des gens. (...)

A.C.  : Mais c'est très important ce que tu dis là, que tu aimerais des gens d'horizons différents, avec des expériences différentes. Tu préfèrerais plutôt rencontrer des professionnels, ou aussi un public intéressé ?

J.D.  : Non, je pense que ça devrait être un public intéressé. Enfin, on parle des spectateurs et c'est très large, vous savez, ce ne sont pas que les professionnels. C'est super de faire venir des professionnels, mais aussi des gens normaux qui ont l'habitude d'aller au théâtre parce que ça les intéresse. Je pense que toutes les possibilités devraient être ouvertes. Je m'intéresse à la manière dont les gens vont le recevoir.

A.C.  : C'est vraiment une question de cadre en fait. Si tu ne cadres pas la discussion, c'est ça qui arrive.

J.D.  : Oui. Alors il faut qu'on y pense ensemble et aussi à comment provoquer ces réactions.

G.C.  : Je pense que ça peut être très bien pour des étudiants. Il suffit simplement de cadrer la discussion. On n'a pas besoin d'une approche plus pédagogique.

A.C.  : Pas du tout.

J.D.  : Cette nouvelle génération, autour de la vingtaine, a une autre relation à la télévision. Ils sont très conscients de la manière dont ce code est utilisé.

A.C.  : Eh bien c'est très prometteur, tout ça !

J.D.  : J'ai peur, maintenant j'ai peur.

A.C.  : Tu ne peux que rater, face à de telles attentes.

J.D.  : Oui exactement, rater implique toujours un nouveau commencement.

ARF